PHILOPARTAGE

la joie de penser… (pour mes élèves des Eaux Claires)

Philosophie Intro

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                                                                  Rotkho, Sans titre, 1969

                  POUR INTRO-DUIRE AUX COURS DE PHILOSOPHIE…


L’enseignement de la philosophie repose sur un paradoxe et un défi féconds : un pari pour la raison, et la liberté de l’intelligence en chacun de ceux à qui elle s’adresse. Il n’y a pas de professeur de philosophie proprement dit, il n’y a que des philosophes et des apprenti-philosophes en chemins…Et le défi repose sur la possibilité de rencontres fructueuses entre eux, où la seule joie véritable est de penser, d’élucider, et de tenter de comprendre, ensemble des choses plus ou moins difficiles, relatives aux questions et aux problèmes qui concernent l’existence de tout homme en général…


« Il n’y a pas de philosophie que l’on puisse apprendre ; on ne peut qu’apprendre à philosopher » disait Kant, philosophe et professeur de philosophie, en Allemagne au 18°s, parce que la philosophie n’est effectivement pas une matière de connaissance divisible en chapitres, comme l’histoire ou la physique, qui reposent sur des données de fait, et qui peuvent faire l’objet d’un ensemble de savoirs définis, à apprendre c’est-à-dire à mémoriser. Ainsi, celui qui attendrait de la philosophie un ensemble de connaissances achevées qu’il lui suffirait de recevoir, serait inévitablement déçu…Et, à défaut de lui donner un savoir, la philosophie, lui proposerait-elle un art de vivre, lui dicterait-elle des principes utiles pour une morale, ou un mode d’emploi de la sagesse ? Non, pas plus ! C’est dire que la déception risquerait d’être complète pour celui qui attendrait de cette discipline une somme d’informations « utiles », entendant par là : quelque chose d’immédiatementutilisable. Mais, non, comme le remarquait déjà Aristote (4°s av J-C) : « la philosophie n’est pas du domaine de l’utile mais du nécessaire ».

La philosophie depuis qu’elle est apparu il y a environ 25OO ans en Grèce, est une tentative pour donner du sens, de façon rationnelle, à notre expérience du réel (rapport à soi, au monde, aux autres), une recherche de vérité, un désir de savoir, et une attitude courageuse pour faire face aux problèmes, aux questions que nous pose notre existence… Elle est restée, depuis, inséparable de l’exercice du libre examen, ou de la réflexion critique que tout homme peut (et devrait ?) mener pour son propre compte s’il désire vivre autrement que sous la pression des forces de son corps, ballotté par les chaînes de causes à effets des événements immédiats de son milieu de vie et des déterminismes plus ou moins apparents de sa société.

L’apprentissage de la réflexion philosophique (« le philosopher ») présuppose alors : une mise à distance –au moins provisoire– de ce que l’on sait ou croit savoir (qui ne s’avérera peut-être que croyances et préjugés), de ce que l’on dit ou croit dire(qui ne s’avérera peut-être qu’opinions sans raisons, discours ou idées « reçues » sans opération critique de réappropriation), de ce que l’on pense ou croit penser, soit : de ce que l’on est ou croit être…Puisque ce n’est que par ce détour réflexif, cet examen critique, que chacun peut espérer devenir l’auteur de son savoir

Or, en ce sens, la philosophie peut inquiéter la pensée et remettre en question les certitudes que l’on croyait posséder. Le philosophe est un empécheur de touner en rond…

C’est pour cette raison peut-être que l’on condamna Socrate (4°s av. J.-C.) à boire la ciguë, tout comme plusieurs siècles plus tard, au Moyen-Age, l’inquisition menaça de brûler comme hérétique tout amoureux de la raison et du savoir contrevenant aux dogmes (cf. Au nom de la rose, de U.Eco, ou le film de Y. Chahine Le destin) ; un peu plus tard : Copernic, puis Galilée, en furent de vivants exemples…

Mais l’inquiétude, loin d’être péjorative pour le philosophe, est la qualité inhérente à l’esprit, elle est l’indice d’une conscience qui reste éveillée : étymologiquement être in-quietus, c’est ne pas être tranquille, immobile, or, seuls les morts ou les mort-vivants peuvent faire valoir leur quiétude achevée devant l’éternité ! Ainsi la conscience philosophique n’est ni une conscience heureuse : satisfaite de la possession d’un savoir absolu, ni une conscience malheureuse : en proie aux tortures d’un scepticisme* irrémédiable ou à l’ennui d’un relativisme* radical et désabusé (pour lequel le « tout se vaut » équivaut à un « rien ne vaut » et qui témoigne d’une existence où tout est nivelé et privé de saveurs). Elle est une conscience inquiète : insatisfaite de ce qu’elle sait mais à la recherche d’une connaissance, d’une vérité ou d’un bien pour lesquels elle se sent faite.

Refusant d’anesthésier la vie de l’esprit en elle, la conscience philosophique se veut capable de questionnements, d’étonnements et de recommencements : elle implique pour cela de retrouver la simplicité et l’audace des questions enfantines, face à la mort, la violence, l’amour, la justice, la liberté, la science…etc. Elle demande aussi une certaine impertinence : ne pas avoir peur de l’opinion commune pour oser poser des questions jugées taboues, et ne pas avoir peur de soi pour risquer le vertige du doute (mais tout risque raisonné est un risque contrôlé). Philosopher implique donc surtout un vif désir de sens, de savoir, en même temps qu’une certaine humilité.

L’étymologie (=la mémoire du sens des mots) peut éclairer cette interprétation : – La philo-sophia ne désigne pas la sophia elle même : savoir, science, sagesse (càd aussi bien – savoir théorique, de connaissance, et – savoir pratique, relatif à l’action, à la vie) mais elle désigne la recherche, le désir, l’amour de cette sagesse.

- Le philo-sophos, étymologiquement, est avant tout l’ami (de philia, amitié, amour) de la sagesse. Cela signifie qu’il se sent en affinité profonde avec elle, qu’il tend vers elle, et cette recherche, cette visée, comme une étoile au ciel de sa vie, oriente en quelque sorte tout le projet de son existence : en lui assignant un certain mode de vie, une certaine attitude ou position devant l’existence. Ce qui, depuis la philosophie antique, comme l’a analysé Pierre Hadot, (XX°s, dans Philosophie antique et exercice spirituel ou dans Qu’est-ce que la philosophie antique ?) correspond à un certain mode d’exercice spirituel (théorique et pratique): c’est-à-dire un exercice de transformation de soi par soi.

Cette distinction, essentielle, entre la sophia et la philosophia, que l’on attribue soit à Pythagore, soit à Héraclite (6° et 5°s. av J-C) permet de comprendre que l’essence de la philosophie est la recherche du savoir et non sa possession. Comme le souligne le philosophe allemand Karl Jaspers (déb. du XX°s. dans Introduction à la philosophie) : « elle se trahit elle-même lorsque dégénère en dogmatisme, c’est à dire en un savoir mis en formule, définitif, complet. Faire de la philosophie c’est être en route ; les questions en philosophie sont plus essentielles que les réponses et chaque réponse peut devenir une nouvelle question. » Il y a donc dans cette recherche une humilité authentique qui s’oppose au dogmatisme* orgueilleux du fanatique. Le fanatique* est celui qui est sûr de posséder la vérité, dés lors il n’a plus besoin de chercher et succombe à la tentation d’imposer cette vérité à autrui comme un absolu. Se croyant dans le vrai, il n’a plus le souci de se rendre vrai, la vérité est son bien, sa propriété (l’objet d’un amour qui peut aller jusqu’au fétichisme pathologique et devenir une « passion » au sens le plus aliénant du terme : ce que l’on subit tout en l’ignorant, et l’ignorance a ceci de tragique : le plus souvent elle s’ignore elle-même !) alors qu’elle reste l’exigence du philosophe, lui qui s’efforce de ne pas oublier que nul n’est maître de la signification…et du mystère toujours vivant du sens…Ainsi, alors que le premier se croit le propriétaire des certitudes, le second s’efforce de devenir le pèlerin patient de clartés nouvelles, de compréhensions, de valeurs et de vérités, en osant poser la question du sens de ce qui est important pour une vie d’homme…et pour un mieux vivre… (q° posée par Socrate toute sa vie)

Mais ce sens n’est jamais donné de façon immédiate, il s’apprivoise par le travail de la réflexion (étym., ré-flexion : retour en soi, vers son propre esprit, tout comme le faisceau lumineux, dans le miroir retourne vers sa source) par l’élucidation intellectuelle (le travail dialectique de l’analyse et de la synthèse) par l’apprentissage du jugement (qui succède à l’épreuve du doute méthodique), par la pratique du dialogue « fraternel » comme dit Jaspers, et il s’acquiert par un travail d’élaboration toujours très personnelle : dans un désir d’évolution, de modification et de construction de soi, de son rapport au monde, et auxautres, et de son existence…

Et puisque tout homme, tous les hommes sont des êtres pensants, même si la démarche philosophique fut historiquement conduite par quelques intellectuels souvent isolés, comme l’art, elle s’adresse à tous sans exception, sinon en fait, du moins en droit. Et c’est bien parce que l’on considère que tout élève ( étym. celui qui est appelé à s’élever) a droit à une initiation (initier : commencer) philosophique, au nom des grands principes de l’école universelle et républicaine moderne, que la philosophie est au programme de Terminale.

Ces principes s’enracinent dans l’idéal du siècle des lumières en Europe et dans la révolution de 1789 : depuis, en effet, l’initiation au savoir libérateur, au jugement, à la réflexion, et la possibilité d’accéder à des centres d’intérêts qui ne sont pas toujours de l’ordre de son milieu de vie immédiat, sont justifiés par le droit pour chacun de participer au bien commun et à la «chose-publique» (res-publica). Cette idée de république désignant moins une institution politique historique et géographiquement située, qu’une République spirituelle, universelle, transhistorique, càd toujours virtuelle (non pas fictive, artificielle, mais possible, potentielle), cette res-publique des esprits, comme Kant, aimait l’appeler, rejoignant aussi un peu l’antique idée de citoyenneté cosmopoliteà laquelle tenaient les stoïciens (école philosophique de l’antiquité gréco-romaine).

En ce sens, la philosophie constitue un extraordinaire pari pour la raison et la liberté, dans un environnement qui ne leur est pas toujours favorable. Tout homme n’a-t-il pas besoin de philosophie ? Ne serait ce que pour élucider les questions et les problèmes que lui pose son existence dans le monde, pour tenter d’élaborer les principes d’une vie humaine sensé, et pour résister aux sirènes de la déraison toujours possible, de la violence ou de la barbarie, puisqu’en chacun, comme l’histoire nous l’a appris, l’homo sapiens peut côtoyer l’homo démens


Nous avons dit que la philosophie n’était pas un savoir définitif ni une sagesse ou un art de vivre achevés, mais qu’elle attestait plutôt d’une certaine attitude face au savoir, et au désir de savoir. Désir de connaissance, de soi, des autres, du monde. Désir fondé sur la conscience d’un manque, d’une relative ignorance, d’une insatisfaction, d’une inquiétude ou d’un étonnement…

Mais si la philosophie ne s’apprend pas comme on apprend passivement une somme de connaissances définitives, si l’on ne peut qu’apprendre à philosopher, comme disait Kant après Socrate ou Platon, alors comment envisager cet apprentissage, et pourquoi étudier des philosophes ou s’interroger sur des notions déterminées par un « programme » ?

 En fait la contradiction ici n’est qu’apparente, et pour le comprendre il est nécessaire de reprendre l’analogie entre la philosophie et l’art : les gammes, pour le pianiste, ne sont pas la musique et pourtant, sans gammes, sa musique ne serait pas. De même, si la culture philosophique n’est pas la philosophie, elle est un appui. Et sans cet appui et les résistances qu’il nous offre, pas d’envol, d’œuvre, ou de liberté : puisque rien ne pourrait lui donner forme concrète, effective.

De plus, si le savoir n’est pas nécessairement la pensée, on ne pense pas sans savoirs (l’expérience de la vie donne déjà à chacun quantité d’impressions, d’opinions, d’informations à intégrer) ou sans devoir se positionner (ne serait-ce qu’inconsciemment) face à la multitudes des savoirs, pseudo-savoirs, discours, opinions, idées reçues, qui tissent et structurent plus ou moins bien notre rapport au réel, et dont souvent nous sommes captifs à notre insu. (Marx, avant Lacan, disait par rapport à cela que nous sommes toujours déjà « aliénés au social »)

Nous naissons en effet dans une société, une culture et un langage déjà institués. Parler c’est donc déjà penser : càd utiliser un certain nombre de catégories et de représentations mentales qui témoignent d’un certain rapport au monde, pré-établi dans la pensée individuelle et collective.

Mais la pensée immédiate n’est pas la pensée réfléchie. Et la pensée la plus spontanée ou la plus bavarde est rarement la plus libre, elle est bien plus souvent : la plus automatique, ou conditionnée ; répétant à son insu les schémas de pensée ou les systèmes de croyances de l’opinion commune ou dominante.

De sorte que si chacun pense, penser plus librement s’apprend et s’acquiert par le travail de la réflexion personnelle en même temps que par la rencontre stimulante avec d’autres penseurs, auteurs, philosophes qui, parce qu’ils nous proposent des chemins de pensée familiers ou étrangers et parce qu’ils nous confrontent à des questions plus ou moins universelles, peuvent être pour chacun de nous : une occasion toujours renouvelée de penser mieux et de s’ouvrir à une compréhension plus vaste du monde et de notre vie.

[« Penser mieux », c’est peut-être d’abord : apprendre à conduire son esprit vers d’autres perspectives, prendre conscience de sa propre pensée, au contact de celle de l’autre, et apprendre à la développer. Apprendre à vraiment lire un texte : càd à raisonner en dialogue avec lui et avec soi-même. Apprendre à argumenter, à commenter, à objecter. Apprendre l’analyse et la synthèse. Apprendre à surmonter les contradictions premières. Apprendre à élaborer des critères de choix, de décision, de valeur. Apprendre à discerner les implicites, les présupposés, les enjeux de tel ou tel problème philosophique, pour notre vie comme pour celle de tout homme en général.]

Car il y a ceci d’étonnant dans la philosophie : à travers les siècles la plupart des problèmes philosophiques, bien que pérennes, peuvent toujours être ré-actualisés différemment. Chaque penseur reste autant fils de son temps que fils de la république atemporelle des esprits…En ce sens aussi : penser par soi-même ce n’est jamais penser seul. Et rencontrer la pensée philosophique c’est en quelque sorte remonter aux racines d’une culture européenne et occidentale, dans laquelle –que nous en soyons conscient ou non– nous avons à nous constituer nous même. C’est aussi retrouver la source d’un héritage spirituel qui, comme l’a analysé Hannah Arendt ( XX°s., La condition de l’homme moderne, ou La crise de la culture) : nous a été donné sans testament, ce qui signifie que chaque nouvelle génération doit elle-même ré-inter-préter le monde ancien dans lequel elle naît, tout autant qu’elle doit prêter du sens au monde futur, grâce aux possibles nouveaux dont elle est elle-même porteuse…

C’est le mystère et le problème de la filiation dans lequel « chaque nouvel arrivant sur terre » comme dit H. Arendt, s’inscrit symboliquement. Nous ne naissons pas seulement de 2 parents, mais de 4 grand-parents, 8 arrière grand-parents, 16 arrière arrière grand-parents, 32 etc. Et plus nous comprenons ce lien (comprendre ce qui se joue dans cette filiation qui nous relie en somme à toute l’humanité) plus nous pouvons apprendre aussi à nous en délier. Notre passé, notre histoire, lorsqu’ils ne sont pas compris et interprétés nous enchaînent, mais, assumés, reçus, compris ils peuvent peut-être nous délivrer

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